Commémoration des fidèles défunts 2022

Si on est ici, ce soir, c’est qu’on a tous vécu le deuil d’un proche au moins une fois dans sa vie. On porte la tristesse de l’arrachement, plus ou moins brutal, plus ou moins préparé, de ces personnes qu’on a profondément aimées. À la fois on est porté par cette espérance que pour eux, la vie continue, par le désir de les savoir en paix ; et à la fois, on est tenté par l’ambiance générale de notre société postchrétienne qui a un rapport ambigu avec la mort.

Pour célébrer régulièrement des funérailles depuis quelques années, et pour rencontrer beaucoup de personnes plutôt loin de la foi, je remarque qu’il y a une attente timide, maladroite, mal à l’aise, de quelque chose après la mort. La mort qui est déjà une réalité compliquée à envisager. On emploie assez facilement les expressions « mon ami est parti, s’est en allé, nous a quitté, a disparu, etc. » On n’ose pas employer le mot fatidique : mort. De même, on n’ose pas trop assister à la mise en bière ou à la mise en terre ou en flamme des défunts, on écarte assez facilement les enfants du processus de deuil… C’est comme quand on passe un bon moment avec quelqu’un, au téléphone ou en réel et qu’on n’a pas envie de terminer la rencontre. On fait durer un peu, tout en sachant qu’il faudra de toute manière se quitter.

Et de l’autre côté, cette étonnante société porte une culture de la mort dans beaucoup de domaines, comme en bioéthique, en « fêtant » halloween, en souhaitant la mort physique ou sociale des criminels, des politiques, en utilisant des armes de plus en plus destructrices dans les opérations militaires… Il faut que la mort devienne un choix ou une rétribution.

Et pour nous, chrétiens, qu’est-ce qu’elle représente ? Depuis la Résurrection de Jésus, la mort est une pâque. Pâque, c’est de l’hébreu Pessah, qui veut dire « passage ». La mort est un passage, c’est une étape. On a le même tarif que tout le monde pour ce passage. On y passe tous, et c’est toujours dramatique et douloureux. Par contre, ce que nous apporte la foi, c’est l’espérance. L’espérance, c’est un don de Dieu, c’est une conviction intérieure bien enracinée qui nous dit que la vie présente est une préparation à quelque chose de mieux où non seulement l’âme subsiste ; mais en plus, on va vivre la résurrection de la chair. Tout ce qui aura été difficile en cette vie deviendra lumineux dans l’autre.

Aider quelqu’un à vivre un deuil, c’est d’abord l’aider à mettre un nom sur le drame : la mort. C’est la fin de quelque chose. La fin de quelque chose, et le début d’une autre. Le processus du deuil, c’est d’apporter la lumière de la foi. La lumière dans une vie marquée par une absence triste et lourde ; la lumière qui manifeste une forme de présence nouvelle dans la communion des saints, une présence invisible qui encourage à transformer sa manière de vivre ici-bas pour goûter une intensité bien plus grande dans l’au-delà.

Pour donner une image, c’est comme si on était dans un salon, tous ensemble, et qu’on prenait un apéritif. C’est convivial, c’est agréable… Et puis, un par un, on est appelé dans la salle à manger pour le banquet éternel qui s’ensuit. Quand on reste dans le salon, on se pose plein de questions, on angoisse de savoir ce qu’il se passe de l’autre côté de la porte, et on est triste de quitter les personnes avec qui on a partagé un chouette moment. De l’autre côté, on prolonge le moment, mais en mieux, et on est dans une attente joyeuse d’être tous réunis pour l’éternité, le temps n’a plus d’importance.

Bien-sûr, cette image a ses limites, c’est un peu simpliste comme vision. Mais elle nous montre bien qu’on a une carte à jouer pour construire dès maintenant une attente heureuse du Royaume de Dieu. Et on peut aussi y voir la solidarité de l’Église céleste envers l’Église terrestre.

Hier, nous fêtions les saints connus et inconnus qui goûtent déjà la béatitude éternelle. Aujourd’hui, on a une solidarité pour tous ceux qui auront eu besoin de faire un petit détour avant d’arriver à la salle du banquet. Ce petit détour, on peut l’appeler purgatoire. C’est un lieu de conversion et de miséricorde, dans lequel Dieu laisse le temps de l’intercession des vivants pour la conversion des défunts. C’est ce qu’on célèbre ce soir. Dans chaque messe, et particulièrement celle de ce soir, on prie pour les fidèles défunts. Nos prières sont une manière spirituelle de les aider à faire les quelques derniers pas jusqu’au Royaume. Et quand on offre une intention de messe pour un défunt, on lui donne l’opportunité d’être associé à la Passion, mort et Résurrection de Jésus-Christ. C’est exactement ce qu’on célèbre à chaque Eucharistie.

Chers amis, quand on est chrétien, on n’a pas moins de mal à vivre un deuil que les autres. Par contre, la foi apporte cette certitude que nos défunts vont bénéficier de la grâce du salut et de la vie éternelle. Cette grâce passe par leurs propres choix, et par notre humble intercession ici et maintenant. Ne manquons pas ce rendez-vous pendant l’offertoire, lors de la messe. C’est le moment le plus important pour les déposer spirituellement sur l’autel.

Puisse cette commémoration des fidèles défunts aviver notre espérance, et nous rendre plus conscient de la communion des saints. Le salut de tous dépend en partie de nous.

Amen.